Lieux parisiens

A la découverte des monuments parisiens et de leur actualité. Lieux incontournables ou méconnus, l'opportunité de visiter Paris autrement.

La plus prestigieuse école d’art de France est l’héritière d’une très longue histoire. Visite de ses ateliers...Au coeur de Saint-Germain, le vaste ensemble fait face au LouvrePlus de deux hectares au coeur de Saint-Germain-des-Prés. Entre le quai Malaquais et la rue Bonaparte, les bâtiments de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris regardent la Seine… de dos. La plus importante école d’art de France jouit d’un statut prestigieux. Son directeur est nommé par le président de la République.Assis sur les bancs de pierre creusés dans la façade, et sous un alignement de sculptures au style gréco-romain, les étudiants s’apprêtent à rejoindre leurs ateliers par la fameuse cour vitrée ou l’ancien cloître. Cinq cent cinquante élèves, dont 20 % d’étrangers, fréquentent vingt-sept ateliers. Ils reçoivent pendant cinq ans un enseignement dispensé par cinquante professeurs et vingt-cinq intervenants. Toutes les techniques et les pratiques artistiques sont abordées : peinture, architecture, fresque, dessin, lithographie, modelage, taille, fonderie. La photographie numérique, le son et la vidéo figurent également au programme. Avec des cours magistraux d’histoire de l’art, de création littéraire ou de cinéma, les étudiants n’ont que l’embarras du choix pour organiser leur emploi du temps. Les diplômes de fin d’études sont remis dans le grand hémicycle d’honneur. César, Bernard Buffet et Gérard Garouste y ont reçu le leur devant l’imposante peinture murale de Delaroche réalisée en 1841. Le peintre a immortalisé soixante-quinze figures des plus grands artistes de tous les temps.À l’atelier de gravure, les étudiants passent de la table à dessin aux vieilles presses du XIXe siècle d’où sont sorties les célèbres affiches de Mai 68 aujourd’hui très recherchées. Sous une lumière zénithale, des modèles de tous âges posent entre deux écorchés de pierre dans l’atelier de morphologie. Les élèves dessinent assis en demi-cercle ou debout, sur les immenses tableaux noirs. L’atelier, comme ses voisins, reste ouvert jusque tard le soir, et même le week-end. Avec ses murs de calcaire et ses peintures murales, celui consacré aux fresques prend des airs de chapelle. On y étudie les techniques de réfraction de la couleur sous l’oeil d’un Christ pantocrator. 550 élèves passent cinq années dans ces murs Plus loin, le silence est de mise à la bibliothèque où les étudiants peuvent consulter plus de 120 000 ouvrages. Côté patrimoine, l’école reste l’une des seules au monde à conserver, depuis plus de trois siècles, 450 000 oeuvres. De grandes expositions annuelles mettent en valeur la richesse des collections, permettant d’admirer les trésors des fonds en même temps que les travaux contemporains. Jusqu’au 20 janvier 2012, le public peut ainsi découvrir À la source de l’antique : la collection Sergei Tchoban, au palais des Études, cabinet Jean-Bonna. 14, rue Bonaparte 75006 Paris (ensba.fr) Texte : Catherine de Montalembert Photos : Jean Marie del Moral
Entre les Champs-Élysées et la Seine, le symbole de la gastronomie «à la française» entame sa mutation. Deux nouveaux chefs viennent d’intégrer ce lieu rare. Lasserre: huit lettres sombres en relief s’affichent sur la façade blanche de style Directoire. En guise de ­parterre, un jardin potager que l’on imagine évoluer au gré des saisons. Derrière la porte à battants vitrée, dans la pénombre de l’entrée, on est frappé par la particu­larité du lieu. Rien à voir avec le design épuré et parfois ­impersonnel des restaurants branchés de la capitale. Ici, le temps s’est arrêté. La décoration est cossue, raffinée, l’éclairage tamisé… Une atmosphère de bien-être se dégage, à l’image de celle qui imprègne parfois les maisons de famille. Cette ­demeure est celle d’un homme, René Lasserre, basco-béarnais d’origine modeste et fondateur du restaurant en 19461. Dans ce cadre «à l’ancienne», Catherine accueille depuis vingt ans les clients avec chaleur. «Ces murs ont vu passer le Tout-Paris des arts, de la littérature, du spectacle, et le ­monde de la politique, de l’industrie…», confie-t-elle. Mais chut?! Si l’on y ­raconte volontiers quelques anecdotes passées, le respect de ­l’intimité des illustres clients demeure la règle. À la recherche de nouvelles saveurs Peu habitué à faire parler de lui, le vénérable restaurant Lasserre est, en cette rentrée, sous les feux de l’actualité. Après neuf ans à la tête des cuisines, le chef deux étoiles Jean-Louis Nomicos a quitté, cet été, la mythique maison. Le créateur des macaronis farcis à la truffe noire, ancien élève d’Alain Ducasse au restaurant Juana à Juan-les-Pins (deux étoiles2) puis à l’Hôtel de Paris à Monaco (trois étoiles) se lance dans une autre affaire. Pour le remplacer, la direction a choisi un duo de choc: Christophe Moret, chef trois étoiles du Plaza Athénée, et à ses côté la chef pâtissier Claire Heitzler, ancienne du Ritz. Tout deux ont aussi été bercés à l’école d’Alain Ducasse (le chef le plus ­étoilé au monde) qu’ils considèrent comme leur mentor. «Lasserre poursuit son ambition d’excellence en associant ­désormais l’expertise de son passé à celui de deux créateurs de ­talent, confie Guillaume Crampon, le directeur de l’établissement. Avec l’espoir d’écrire une nouvelle page de son histoire.» À la carte, des intouchables et des ­classiques réinterprétés En cuisine, le parfum des champignons frais éveille les papilles. Une cagette remplie de cêpes tout juste arrivés des Ardennes s’apprête à passer entre les mains des apprentis, à l’écoute de leur nouveau chef: «J’ai envie d’une cuisine sincère, fraîche et spontanée, nous explique Christophe Moret. Le challenge étant de conserver l’ADN de la maison – des grands classiques comme le fameux pigeon André-Malraux, déjà à la carte dans les années 1950 –, tout en apportant une touche contemporaine, plus ­légère.» Dès le 1er octobre, la carte évolue au gré de la saison et des produits, plus particulièrement des légumes que ce petit-fils de maraîcher, également adepte de slow food, affectionne particulièrement. «La cocotte de légumes, châtaignes et raisins, que je propose en carte, est un plat entièrement végétal», révèle-t-il. Au rez-de-chaussée, deux salons privatifs accueillent des réceptions privées. On accède au restaurant proprement dit, situé au premier étage, par un ascenseur (d’origine). Le commis ouvre la porte sur un décor étonnant: tapisseries murales ­jaunes, tentures en taffetas orangé, colonnades blanches cannelées, lustres dorés, fauteuils Louis XVI… Un mélange des années 1920 et 1940 qui donne au lieu un aspect rococo, théâtral et raffiné. Sur les vingt-huit tables, des corbeilles en argent remplies de roses rouges. Entre chacune d’elles, un muret d’orchidées blanches. «Contrairement à de nombreux restaurants parisiens, nous n’avons fait que rafraîchir la décoration, sans diluer l’identité ­originelle de l’établissement, explique Guillaume Crampon. Cet aspect plaît énormément aux touristes comme aux Parisiens, qui apprécient ce style ­vintage.» La grande originalité de la salle réside dans le plafond. Une fresque Belle Époque peinte par Louis Touchagues, dessinateur et décorateur de théâtre. Une commande électrique (d’époque encore) et le voilà qui s’ouvre. La pièce se retrouve «décapotée» et ­baignée par la lumière du jour… ou du soir ­étoilé. Une origi­­na­lité architecturale voulue par René Lasserre. Il y a encore peu, la ­cigarette était autorisée à table. «Cette ouverture permettait à la fumée de s’évacuer vers le haut, empêchant ainsi l’afflux des moustiques, nous explique-t-on. Avec l’interdiction de la ciga­rette, il a fallu trouver un nouveau système pour éloigner les ­insectes de la ­clientèle en été.» Le Président Nixon et le pigeon André-Malraux Parmi la soixantaine d’employés, Monsieur Franck Bruneau, vingt ans de maison, ex-majordome de René Lasserre et aujourd’hui premier maître d’hôtel, supervise les préparatifs du déjeuner (quatre-vingts couverts) pendant que des commis, chefs de rang et demi-chefs de rang en costume trois-pièces attendent les premiers clients. L’un d’entre eux, Jean-Paul, trente et un ans de maison, se confie: «J’ai ­travaillé au Grand Véfour, au Gavroche à Londres et chez Lucas Carton [Senderens aujourd’hui, ndlr], mais je reste attaché à Lasserre pour l’alliance parfaite de son profes­sionnalisme et de son côté festif. Je me souviens d’un déjeuner avec Richard Nixon, où l’ancien Président américain m’avait ­sollicité pour faire son choix du plat, le pigeon André-Malraux, qu’il avait d’ailleurs beaucoup apprécié.» Au dernier étage, en pâtisserie, le silence est quasi religieux. La jeune et talentueuse chef Claire Heitzler peaufine ses créations: une feuille d’or sur un cerceau de caramel surplombant une ­pêche Bellini. Dans l’assiette voisine, un chocolat fondant aux framboises et une figue rôtie sur crémeux à l’huile d’olive. Saisonnalité, naturel et légèreté sont aussi ses leitmotiv. De loin une sonnerie retentit, comme au théâtre. Les premiers clients du déjeuner s’annoncent. Dans les cuisines, la température monte mais chacun maîtrise son stress. En salle, la dizaine ­d’employés réajuste son costume. C’est alors que (re)démarre ­l’incroyable ballet de plats méticuleusement préparés par la ­brigade de vingt-cinq cuistots et apprentis, puis impeccablement servis et débarrassés par la dizaine de garçons. Trois heures plus tard, c’est la pause. Une courte trêve à l’issue de laquelle les ­mêmes devront reprendre leur service. Car chez Lasserre, on vise l’excellence… avec l’espoir qu’avec deux étoiles en cuisine, le restaurant s’offre la promesse d’une troisième au Guide Michelin. Par Marie-Laurence Grézaud 1 Décédé en mars 2006. 2 Décernées par le Guide Michelin (considéré comme la référence en restauration), trois étoiles étant la note d’excellence. Lasserre : 17, avenue Franklin-Roosevelt, Paris 8e (01 43 59 02 13 et restaurant-lasserre.com). Déjeuner les jeudis et vendredis; dîner du mardi au samedi de 19 heures à 22 heures.
Injustement présenté comme 21e arrondis­sement de Paris, Deauville aspire à bien ­davantage. À l’heure où la ville fête ses 150 ans, ses acteurs dévoilent une cité sans fard ni paillettes. Il est 6 heures, Deauville s’éveille. Sur le kilomètre et demi de plage où somnolent 600 parasols au repos, le ­criblage – ou nettoyage – du sable s’achève. Des tractopelles dispersent le trop-plein accumulé près des ­plan­ches. Ces dernières, qui s’étendent sur 600 mètres, sont désinfectées chaque matin avant d’accueillir les ­pla­gistes: une centaine en ­semaine, ils sont plus de 20?000 les week-ends de grande affluence. À la même heure, sur les ­hauteurs de la ville, ­trois jardiniers entrent en scène sur la ­pelouse déjà ­impeccable du Golf Barrière, l’un des deux vingt-sept trous?* de Deauville. On les appelle les «raseurs de pelouse»; l’un manie la tondeuse tel un coureur de Grand Prix, l’autre traque la mousse ou le trèfle. Sur un tracteur à six râteaux, le ­troisième ­redessine les bunkers en tournant sur lui-même. Difficile d’ignorer l’évidence: avec 70?% de résidences secon­daires, Deauville et ses 4?000 résidents à l’année vivent au rythme des week-ends, de la saison estivale et des manifestations ­culturelles, économiques et sportives. Pourtant, nombreux sont les Deauvillais – de souche ou d’adoption – à reven­diquer une autre image pour leur ville que celle, stéréotypée, d’une station balnéaire bling-bling où l’on vit l’été entre casino, courses hippiques, magasins de luxe et planches. «À Deauville, chaque rue, chaque recoin cache un trésor», raconte Philippe Normand, ­attaché ­culturel de la ville. En témoigne la villa Black and White de la danseuse Isadora Duncan, celle de Jean Gabin, ou la ­maison Strassburger, achetée en 1924 à la famille Rothschild, qui avait acquis le terrain auprès de Gustave Flaubert. Du marché aux grands hôtels, le ville se veut «enviable» À 10 heures, le marché à ciel ouvert, situé sous les belles halles à ­colombages, s’anime. Les étals regorgent de victuailles et de produits du terroir raffinés. Plus loin, vêtements de marque, ­bijoux fan­taisies et chapeaux d’été attirent l’œil des touristes. «C’est le marché le plus chic du pays d’Auge, ­reconnaît une ­habituée, mais il garde son authenticité et les ­produits sont d’une fraîcheur ­irréprochable.» L’été, le marché se déroule tous les matins. Retour près des plages, dans le luxe raffiné du Normandy, l’hôtel quasi centenaire aux verts colombages. À la réception, Gérard – comme l’appellent les clients fidèles –, concierge en chef, est dans la maison depuis vingt-six ans. Il l’avoue sans ­détour, la période qu’il préfère est celle du Festival du cinéma américain, début ­septembre: «C’est le seul festival de cinéma entièrement ouvert au public et où les stars jouent la simplicité», note-t-il. Un souvenir? «Sylvester Stallone, un de mes acteurs fétiches, allant de l’hôtel au casino à pied comme monsieur Tout le Monde…» Une ­cliente l’interrompt; quadrilingue, Gérard lui répond dans un italien fluide. «Il existe un lien fort qui unit tous les acteurs, celui de faire de Deauville une destination enviable, explique Luc Jourquin. Côté «attractivité», le directeur général des Hôtels Barrière de la ville sait de quoi il ­parle: en quatre mois, les hôtels Normandy et Royal ont obtenu leur cinquième étoile. «Jusqu’ici inexis­tante en France, elle nous donne une visibilité à l’inter­national», se ­réjouit-il. Car si 77?% de la clientèle est française et pour une part importante anglaise, les Belges, les Russes, les Américains, les Arabes des Émirats et les Nordiques séjournent également dans ces hôtels de luxe. À Deauville, la gastronomie aussi possède son étoile. Dans les cuisines de L’Étrier, restaurant de l’Hôtel Royal, Éric Provost, étoilé au Guide Michelin, entame les préparatifs du soir. Il est à Deauville depuis douze ans, à la demande de Diane Barrière-Desseigne, et sur les conseils de Frédéric Anton, le chef deux étoiles du Pré Catelan. «À Deauville, tout est possible. J’ai beaucoup de liberté dans mes créations et la clientèle change du tout au tout entre la semaine et les week-ends», explique-t-il. «L’important est de profiter de la forte attractivité de Deauville pour développer des secteurs susceptibles de retombées économiques fortes sur la ville», explique Philippe Augier, maire depuis neuf ans. L’ancien cava­lier suit particulièrement la cons­truction du nouveau Pôle international du cheval qui sera inau­guré en septembre. La filière génère emplois et tourisme. Autre projet de la municipalité: le réaménagement de la presqu’île de la Touques, qui verra sortir de terre tout un quartier «avec ses acti­vités, commerces, logements intermédiaires, pôle d’enseignement, afin de créer de nouveaux métiers et de retenir les jeunes», souligne Philippe Augier. La crise a du bon car elle crée une dyna­mique. La preuve qu’à 150 ans, la séduisante Deauville «planche» encore pour devenir attachante. *Golf de Deauville Saint-Gatien Par Marie-Laurence Grézaud INFOS PRATIQUES De Paris En train: de la gare Saint-Lazare (env. 2 heures). En voiture: par l’A13, 195 km (env. 2 heures). Adresses Librairie du Marché (02 31 88 92 95); Villa Strass­burger (02 31 88 20 44); Restaurant L’Étrier/Hôtel Royal Barrière (02 31 98 66 33). Informations Office du tourisme: place de la Mairie (02 31 14 40 00, www.deauville.org ou info@deauville.org).
Des sous-sols aux majestueux toits, l’exubérant Opéra de Paris fascine autant les visiteurs que les 1?500 personnes qui y travaillent. La magie opère bien avant que le rideau se lève sur la scène de l’impressionnant palais. Un bâtiment dont Napoléon III décide la construction dans le cadre des grands travaux menés par Haussmann. Mis au concours, le projet de Charles Garnier, architecte inconnu et voyageur de 35 ans, est retenu. Après quinze ans de travaux, l’Opéra de Paris est inauguré le 15 janvier 1875… Dans ce temple dédié à l’art, un Apollon avec sa lyre veille sur les 1?500 personnes qui travaillent au Palais Garnier (un tiers d’artistes, danseurs, musiciens et choristes; un tiers de techniciens; un tiers dans l’administration). Brigitte Lefèvre, directrice de la Danse, pousse délicatement la porte à hublot de la salle Petipa. Dans la salle de répétition, la plus grande de l’opéra, équipée d’un plateau à l’ita­lienne incliné à 5?% (pour reproduire les conditions de représentation), se répète Le Rendez-Vous, une pièce chorégraphiée par Roland Petit. «C’est ici que tout se passe», chuchote la directrice. Chaque après-midi, elle arpente les passages, les escaliers et les couloirs interminables pour voir les uns et les autres dans les cinq salles de répétition, les quatre salles de classe ou le Grand Foyer. Brigitte Lefèvre doit composer avec 154 danseurs, dont 18 étoiles et 15 premiers danseurs. Elle gère 180 représen­tations annuelles – à Paris, en province et à l’étranger. On gravit ici chaque échelon de la hiérarchie au concours ­annuel: d’abord quadrille, puis coryphée, sujet et premier danseur. Quant aux étoiles, elles sont nommées par le directeur de l’Opéra sur proposition de la directrice de la Danse. Brigitte Lefèvre vient donc régulièrement prendre le pouls, écouter, affiner une interprétation ou donner des indications. Là, elle s’attarde auprès ­d’Alice Renavand et Yann Saiz, deux sujets qui répètent en compagnie de Fabrice Bourgeois, l’un des quatre assistants-maîtres de ballet de l’opéra. «Je suis en ­permanence à l’écoute de 154 ego?!, confie la directrice de la Danse. Gérer la danse dans ce navire, c’est gérer un vaste puzzle.» Dans l’effervescence des ateliers du costume Brigitte Lefèvre enchaîne les réunions, organise les plannings, ­reçoit les danseurs… De retour de Sibérie avec le ballet, elle boucle déjà la saison 2012-2013 et met en chantier les futures collaborations. «La forte présence du lyrique au sein de l’opéra est très stimulante pour la danse. Il faut les faire dialoguer, raconte celle qui revisite sans cesse le répertoire, l’ouvrant depuis longtemps aux chorégraphes contemporains. Je suis là aussi pour donner la main. Pas un seul de nos danseurs ne me laisse indifférente.» Xavier Ronze dirige les ateliers du costume. Sous son égide, 70 personnes (dont 35 permanents), dans une effervescence qui rappelle les ateliers d’une maison de couture. «Tout ici doit s’adapter au spectacle», dit-il. C’est une vraie ruche: à l’atelier tailleur travaillent onze personnes, trois à la déco, une à la mailloterie, plus une modiste. Les «ateliers flous» sont ­débordés car ce mois-ci, quatre premières sont prévues. Quatorze personnes s’affairent sur la cinquantaine de tutus du Lac des Cygnes. On fonce les tulles, on change quelques volants… Dans l’atelier tailleur, on bichonne fracs, pourpoints et chemises tandis qu’à la mailloterie, on taille les justaucorps. Pour tous, il faudra un ou deux essayages, sans compter les changements de toute der­nière minute. Dans le corridor, les cos­tumes du Sacre du Printemps de Pina Bausch attendent une révision… Dans la centrale des costumes tout en boiseries, on réserve les tenues qui sont enfin prêtes. «Quand le ciel est plein de ­cygnes, c’est bon… signe?!», plaisante Xavier qui travaille ici depuis bientôt vingt ans. Ce passionné d’opéra et de danse ­reste à ­l’affût de nouvelles matières. De salles des ventes en ­mer­ceries, il chine ­inlas­sablement médailles, boutons ou ­épau­lettes. À la déco, trois joyeux lurons à la fois ­peintres, sculpteurs, bijoutiers et tein­turiers se ­révèlent aussi inventifs que Géo Trouvetou. «On ­façonne, on patine pour redonner de l’histoire à chaque objet, mais en accéléré?!», expliquent-ils. Sur les étagères de l’atelier est ­stockée la mémoire des costumes et des décors. Montée jusqu’aux combles, et au-delà… «Je me sens un peu le Fantôme de l’Opéra, j’apparais très tôt ou très tard», s’amuse Gilles Djeraouane, chef du service intérieur. Depuis trente ans, le «super concierge» est en charge des trente clés qui ouvrent et ferment portes et fenêtres de ce vaste laby­rinthe: 17 km de couloirs, des combles du Palais Garnier jusqu’aux sous-sols où la légende veut qu’il y ait un lac – en fait, un vaste ­cuvelage pour contenir une nappe phréatique où carpes et anguil­les sont aux bons soins des vingt-six pompiers de la maison. À 54 m au-dessus de la scène se cachent la première grille et la chambre des moteurs. Tout y est informatisé, programmé. Ce qui n’empêche pas les machinistes de se remettre parfois aux ­commandes manuelles, retrouvant les gestes ancestraux pour lever «le torchon» (le rideau de scène). Sur le palier, le mur aux graf­fitis: la tradition veut que chaque danseur – célèbre ou non – y inscrive une pensée avant sa première. En montant encore, on arrive sur les fameux toits. 75?000 m2 de toiture en zinc et en plomb permettant de dominer la ville, avec un point culminant à 76 m au-dessus de la scène. C’est là que Jean Paucton, ancien accessoiriste de 78 ans, a installé cinq ruches, bien à l’abri, dont la production de miel toutes fleurs est vendue à la boutique de l’opéra. Du haut de son domaine, le bel Apollon avec sa lyre, incandescente les jours d’orage, veille ainsi équitablement sur les arts, les hommes, les poissons et… les abeilles. Par Catherine de Montalembert  Palais Garnier : angle rues Scribe et Auber, Paris 9e et sur www.operadeparis.fr  Conception & réalisation : Sophie Glanddier Musique : Vincent Le Bee
Dans le 20e arrondissement, le cimetière déploie ses 44 hectares de verdure. À la fois musée à ciel ouvert et jardin public, ce paradis végétal offre des promenades bucoliques uniques. A chacun son rythme. Certains l’arpentent de long en large, d’autres y flânent. Et s’y perdent même parfois. Le nez plongé dans un prospectus, un couple de touristes français déchiffre le plan du cimetière délivré par la Mairie de Paris. Un seul but: trouver la tombe d’Édith Piaf. Sur le bout de papier, un amas de points jaunes symbolisant les sépultures des personnalités les plus remarquables. Difficile de comprendre et de se repérer… Sur les conseils d’une compatriote, le couple de sexagénaires s’éloigne en suivant une grande allée pavée. Parmi les deux ­millions de visiteurs que le Père-Lachaise accueille chaque année, beaucoup, comme ces promeneurs, resteront dans les chemins balisés. Pourtant, hors des sentiers, le cimetière dévoile un univers insoupçonné, presque secret, où le végétal prime sur le minéral. Un monde où la nature semble avoir repris ses droits. Aménagé à flanc de colline, le «secteur romantique» demeure le plus ancien. Le plus confus ou brouillon diront certains. Un paysage qui ne doit pourtant rien au hasard. C’est au début du XIXe siècle qu’Alexandre-Théodore Brongniart (le futur architecte du palais de la Bourse) se voit confier l’amé­nagement du cimetière par Napoléon Bonaparte, alors Premier consul. Une période marquée par les nouvelles théories hygié­nistes et par les grands projets urbains. Les cime­tières parisiens débor­dent et les épidémies sont craintes. On ­installe alors «le cime­tière de l’Est» en dehors des frontières de la ville, sur le ­jardin des Jésuites laissé à l’abandon, ancienne ­résidence du Père de La Chaise. Le confesseur du roi Louis XIV donnera son nom au cimetière. Brongniart conçoit un lieu inédit en France: un ­immense ­jardin dont les arbres majestueux, aux essen­ces variées, coexisteraient avec les sépultures sculptées. En 1804, le parc-cimetière de 17 hectares est inauguré. Son irrégularité ­choque et sa loca­li­sation, dans un quartier pauvre et populaire, n’encourage pas les bourgeois à s’y faire enterrer. Aujourd’hui, il étend sur 44 hectares un ensemble de mille espèces végétales. S’y côtoient plus de soixante-dix mille sépultures où reposent près d’un million de personna­lités et anonymes du monde entier. «On se croirait dans une forêt… Les arbres ­participent à ce grand décor théâtral» Entre les allées escarpées, des tombes laissées à l’abandon sont couvertes de mousse. Certaines ont même complètement dis­paru, ensevelies sous le lierre. Encore plus impressionnants, ces arbres nécrophages qui dévorent les dalles. D’un petit arbuste planté sur une tombe ou d’une graine emportée par le vent, le temps a ­accompli son œuvre et fait grandir, ici un platane, là un érable, dont les racines recouvrent, tels les tentacules d’une pieuvre, les sépultures des défunts. «On se croirait dans une forêt, note Bertrand Beyern. Les arbres stimulent l’imaginaire. Ils participent à ce grand décor théâtral conçu pour détourner l’attention des ­vivants sur ce qu’il se passe sous terre.» Historien et passionné de cimetières, ce «nécrosophe», comme il se définit lui-même, rappelle ainsi le projet de l’architecte: créer un parc où règnent le charme et la poésie, et dans lequel on pourrait se promener agréablement, sans être angoissé par la mort. «Mes chers amis, quand je mourrai / Plantez un saule au cimetière / J’aime son feuillage éploré / La pâleur m’en est douce et chère / Et son ombre sera légère / À la terre où je dormirai.» Derrière l’épitaphe du poète Alfred de Musset, un petit arbre chétif. Sur le sol argileux de l’avenue Principale, les racines du saule sont privées d’eau et de croissance. L’arbre doit être changé tous les quatre ans. Plus haut, sur le «plateau», à côté de la tombe d’Yves Montand et Simone Signoret, trois bouleaux originaires du jardin des deux acteurs s’épanouissent. «Le végétal donne un aspect beaucoup moins minéral et austère au site», souligne Alain Dumas, chef jardinier. Pelouses, haies, parterres, cinq ­jar­diniers entretiennent le cimetière au ­quotidien. Ce sont eux aussi qui fleurissent les tombes de certains personnages célèbres: l’historien Michelet ou Antoine Parmentier, dont la tombe se voit parfois agrémenter de plants de pommes de terre. Molière et La Fontaine sont également ­soignés – leurs probables ­dépouilles avaient été transférées au Père-Lachaise en 1817 afin de balayer la mauvaise image du cime­tière. Aujourd’hui pour pouvoir se ­faire enterrer ici, il suffit d’être domi­cilié ou mort à Paris. Autour d’une barrière de sécurité, une petite foule s’attroupe. La tombe de Jim Morrison attire la majorité des touristes, qui composent 90?% des visiteurs du cimetière. Devant sa tombe inaccessible, les fans déversent leurs plus vibrants hommages gravés sur l’écorce d’un marronnier. «Au début des années 1980, on pouvait encore faire la sieste au milieu des herbes folles et des ­hérissons, raconte Bertrand Beyern. Aujourd’hui, on y célèbre le culte de la mémoire. On y trouve la lenteur, le calme et le ­silence.» Quelques mètres plus haut, sur le chemin des Chèvres, la fièvre de la ville s’est tue. Encerclés de verdure, certains en ­profitent, oreilles aux aguets et jumelles à la main, pour observer les vingt-deux espèces d’oiseaux nicheurs qui peuplent la végé­tation luxuriante, un espace volontairement laissé en friche par les jardiniers «pour conserver le côté romantique». Une promenade au Père-Lachaise offre une remontée dans le temps pour se remettre à l’heure de la nature. Cimetière du Père-Lachaise: 16, rue du Repos, Paris 20e. Ouvert tous les jours (8 h-18 h lundi-vendredi ; 8 h 30-18 h samedi ; 9 h-18 h dimanche et jours fériés). Par Oriane Laromiguière
À Boulogne-Billancourt, les jardins Albert-Kahn mettent en scène l’idéal de paix universelle cher au banquier de la fin du XIXe siècle. Aux portes ouest de Paris, en bord de Seine, Boulogne-Billancourt a longtemps abrité les usines Renault et les grands studios de cinéma de l’entre-deux-guerres. Aujourd’hui, la ­ville détient en France le plus important patrimoine architectural des années 1930 et cinq musées, dont le musée Albert-Kahn. Entre 1895 et 1910, ce grand banquier et mécène édifie, sur 4 hectares, son jardin «mappemonde». À l’image de ses idéaux humanistes, cet ensemble paysagé est composé d’essences originaires de toute la planète. Le jardin français, ceinturé par deux rangées de tilleuls et une ­ligne d’arbres fruitiers, s’ouvre sur le verger-roseraie. Un peu plus loin, les bulbes fleurissent sur le gazon du jardin ­anglais. Une Forêt bleue, plantée d’arbres d’Amérique et d’Afrique, abrite un marais aux nénuphars. Quant à la Forêt dorée, elle doit son nom aux ­bouleaux pleureurs qui se parent à l’automne d’un jaune lumineux. La nature reste libre dans la prairie aux herbes hautes et borde la Forêt vosgienne, paysage d’enfance du banquier. Mais le joyau de la visite demeure «ce coin de terre japonaise» si cher à Albert Kahn, où les promeneurs s’abandonnent à la rêverie, entre pagodes de pierre et lanternes, bonsaïs centenaires et cascades d’azalées. Jardins Albert-Kahn : 10-14, rue du Port, 92?100 Boulogne (site Internet). Par Catherine de Montalembert Conception & réalisation : Sophie Glanddier
À l’heure du renouvellement des 577 députés qui forment l’assemblée nationale, regard décalé sur Le palais-bourbon et ses mystères.Un jour, un pigeon s’est égaré dans la salle. Stupeur des députés. Ça a été toute une histoire pour évacuer le volatile qui devait avoir une vue plongeante sur la représentation du pays. De mauvaises langues diront que, pour une fois, il se passait quelque chose à l’Assemblée nationale où les noms d’oiseaux ne sont pourtant pas rares… C’est un monument dans lequel on entre avec des précautions dignes d’un aéroport. Portiques électroniques, semi-déshabillage, ça ne plaisante pas. Dans le hall, les députés discutent sous l’œil de Mirabeau et de Casimir Périer. Les statues des deux hommes, qui en ont entendu de belles, -restent de marbre. Cet après-midi, l’hémicycle est vide. Le silence impose le respect. Ces murs résonnent de disputes, d’empoignades. Une gigantesque tapisserie napoléonienne surmonte le perchoir. Ne le répétez pas : l’auteur de ces lignes s’est assis dans le fauteuil pivotant du président de l’Assemblée. Bref instant de griserie. Devant, il y a le rang des -ministres. Promenade dans les travées. Sur les -pupitres, les élus ont une carte de visite à leur nom, certains leur photo. Georges Pompidou, qui était du Cantal, a sa plaque. On repère aussi les places qu’occupaient Pierre Mendès France et Jacques Chaban-Delmas. François Mitterrand avait le numéro 516.À l’étage, où l’on accède grâce à un ascenseur antique, se rassemblent les tribunes de presse. Voici un endroit qui donne du temps au temps, puisqu’on y tombe sur les bancs de l’ORTF et du Matin de Paris, organes disparus depuis des -siècles. La -buvette est en travaux. Au kiosque à -journaux, on ne vend plus de cigarettes. Avant, on fumait dans la salle des colonnes. Bientôt, vous -verrez, les députés n’auront plus le droit de somnoler durant les séances de nuit. Le bureau de poste emploie vingt-sept personnes. On traite ici l’équivalent du courrier d’une ville comme Orléans. Partout, des couloirs, des escaliers. « Ça fait vingt-six ans que je suis là et j’en découvre encore », avoue un huissier. Voici -effectivement le seul lieu où ce mot (huissier) ne déclenche pas des vagues d’inquiétude. Des vitrines contiennent une série de bustes de Marianne. La bibliothèque renferme des dictionnaires au mètre, la collection complète du Journal officiel et même – avis aux amateurs – un ouvrage intitulé La Soutenabilité sociale dans les pays du Sud.Voilà le bâtiment le plus convoité du moment. La province louche vers ces banquettes, ces strapontins de velours rouge. Dehors, la Seine coule sous un pont. Elle en a connu d’autres. Dernier détail : pourquoi la station de métro n’a-t-elle été rebaptisée Assemblée nationale qu’en 1989, quand le changement de nom effectif de l’institution remonte à 1946 ? Qu’est-ce qui n’allait pas avec Chambre des députés ? Insondables mystères de l’administration.Texte : Éric Neuhoff Photos : Thierry Bouët
Le musée des arts appliqués, qui fête cette année ses 130 ans, favorise le dialogue entre industrie et culture, création et production.« Une ruche ! » Tels sont les mots malicieux de la présidente des Arts Décoratifs, Hélène David-Weill, pour raconter la vie intense qui règne dans cette aile du Palais du Louvre, où est installé l’organisme privé reconnu d’utilité publique et bénéficiant du soutien de l’État. Les Arts Déco furent créés en 1882, dans le sillage des expositions universelles, par des collectionneurs, mécènes et professionnels soucieux de valoriser les beaux-arts appliqués et de tisser des liens entre industrie et culture, création et production. Au fil du temps s’est constituée une collection unique d’objets d’art, de mode et de publicité. À ce jour, 700 000 pièces témoignent de l’art de vivre et de l’esthétique du Moyen Àge à nos jours. Béatrice Salmon, directrice depuis 2000, a redessiné le musée : « En 2006, plus qu’une réouverture après travaux, un nouvel élan a été donné. Tout en assumant le passé, nous avons réaffirmé une identité, une visibilité, redonné cohérence à l’ensemble qui, par essence, était composite. » Sont ainsi privilégiés la transversa-lité et le dialogue entre époques et objets. « Au style, je préfère le goût, ce goût incarné par ceux qui ont créé l’objet ou l’ont commandité. » Pour refléter l’extrême variété des collections, il a fallu repenser les espaces. À ceux dévolus à la mode et la publicité se sont ajoutées la galerie des bijoux, celle des jouets, les galeries d’étude et d’actualité où interviennent régulièrement designers, créateurs et artistes. Quant à la grande nef qui accueille le visiteur, elle a retrouvé sa magnificence. Le musée a opté pour des « period rooms » où mobilier et objets s’inscrivent pédagogiquement dans la chronologie. La bibliothèque bénéficie des dernières technologies, les ateliers de restauration sont réactivés, le lien avec l’université est renforcé, le cercle des amis et mécènes du musée élargi. Chaque exposition, restauration ou acquisition est financée par le mécénat public ou privé. Une extraordinaire collection de 3 700 boutons du XVIIIe au XXe siècle, classée œuvre d’intérêt patrimonial majeur, est d’ailleurs sur le point d’être vendue aux enchères. Pour l’acquérir et la sauvegarder, les Arts Déco cherchent de généreux mécènes… Avec à leur actif plus de 60 expositions, une quarantaine de livres publiés, 13 000 pièces acquises et plus de 2 millions de visiteurs, les Arts Déco figurent au quatrième rang des musées de France (selon le classement tous critères confondus du Journal des arts). Une réussite pour un musée qui a rouvert il y a cinq ans.Les Arts Décoratifs : 107, rue de Rivoli, Paris 1er (lesartsdecoratifs.fr). Texte : Catherine de Montalembert Photos : Jean Marie del Moral
Le musée de la Vie romantique ressuscite l'atmosphère d'un hôtel particulier fréquenté par le tout-paris au XIXe siècle. C'est un pavillon à deux étages avec devant, une courette pavée, fleurie de lilas et de rosiers anciens. À l'ombre des grands arbres, une serre s'ouvre sur un jardinet planté de campanules, de clématites et de digitales, où Frédéric Chopin aimait à se reposer. Cette ancienne demeure du peintre hollandais Ary Scheffer abrite aujourd'hui le musée de la Vie romantique. Il se niche à Paris, sous les contreforts de la butte Montmartre, tout au fond d'une petite allée secrète, au départ de la rue Chaptal, au n° 16 exactement. Le parfum suranné de la Nouvelle Athènes y flotte toujours. La Nouvelle Athènes désigne sous le Second Empire cet îlot du 9e arrondissement de Paris. En plein romantisme naissant, les architectes de l'époque, pétris de tradition antique, construisent sur des terrains et vergers de belles demeures néoclassiques, des immeubles de rapport et des ateliers. Un fief d'artistes, de poètes et d'écrivains, de petits bourgeois et de courtisanes, s'épanouit ainsi entre l'Opéra Garnier et l'agitation des Grands Boulevards. Maupassant habite tout près de la boutique du père Tanguy, le marchand de couleurs de la rue Clauzel, qui accueille les impressionnistes, les symbolistes, les nabis. Vincent Van Gogh fréquente le magasin et fait poser le père Tanguy pour son célèbre portrait. À l'époque, Vincent est employé, avec son frère Théo, chez Goupil, l'éditeur d'estampes installé au 9 et 11 de la rue Chaptal, juste en face de chez Ary Scheffer. Chaque vendredi, le peintre reçoit le Tout-Paris. Lamartine, Liszt, Ingres, Rossini, Dickens se retrouvent dans ses ateliers. Delacroix et Géricault y viennent en voisins, tout comme Chopin et George Sand. Il n'est donc pas étonnant de trouver, dans les trois pièces du rez-de-chaussée du musée, l'univers restitué de l'écrivaine. C'est principalement à sa petite-fille que la Ville de Paris doit cette exceptionnelle collection de documents, d'objets d'art, de bijoux et de peintures. À l'étage, le visiteur peut admirer les toiles majeures d'Ary Scheffer et de ses contemporains. C'est dans l'atelier-bibliothèque que chaque année sont organisées deux expositions temporaires dont la toute récente Theâtres romantiques à Paris, collections du musée Carnavalet est à découvrir jusqu'au 15 juillet. Une centaine d'œuvres illustrent l'intense créativité du théâtre parisien au début du XIXe siècle. Flâner dès les beaux jours dans la quiétude de ce poétique " enclos Chaptal ", c'est un peu, à l'image des romantiques, suspendre le temps. Le musée de la Vie romantique : 16, rue Chaptal, Paris 9e (paris.frparis.fr).}} Texte : Catherine de Montalembert Photos : Jean Marie del Moral
Le maître de l’impressionnisme avait conçu son jardin normand comme une œuvre. Entre palettes florales et compositions de massifs, c’est une toile qui prend vie. Pour la première fois depuis trente ans, une exposition rétrospective de l’oeuvre de Claude Monet est organisée à Paris. Les deux cents oeuvres qui jalonnent la visite du Grand Palais * mettent une nouvelle fois en lumière le génie du peintre impressionniste. « En dehors de la peinture et du jardinage, je ne suis bon à rien ! », confie Claude Monet aux amis venus lui rendre visite en son fief de Giverny, village de la campagne normande, où il jardinera et peindra jusqu’à son dernier souffle. Laissée à l’abandon après sa mort en 1926, la propriété n’est léguée à l’Académie des Beaux-Arts qu’en 1966, date à laquelle l’État entreprend des travaux de réfection d’urgence. Dix ans plus tard, sous l’impulsion de Gérald Van der Kemp, conservateur de l’Institut de France, et des mécènes de la Versailles Foundation, le jardin retrouve ses couleurs et ses fleurs d’origine… La maison et le jardin de Monet sont bientôt ouverts au public. L’occasion pour un demi-million de visiteurs de venir marcher, chaque année d’avril à novembre, sur les pas du peintre… Deux siècles plus tôt, en ce printemps chaotique et noir de 1883, Monet est aux abois. À Paris, son marchand Durand-Ruel ne vend pas grand-chose ; la crise politique et financière fait rage. Et puis l’ami peintre, Édouard Manet, est à l’agonie… Le bail de la maison de Poissy expire bientôt. Il faut trouver un autre lieu de résidence. Monet explore les villages environnants et ces boucles de la Seine qu’il connaît bien. Il s’installe dans la seule habitation à louer de Giverny avec Alice Hoschedé, sa future deuxième épouse – huit enfants à eux deux et quatre bateaux dont le fameux bateau-atelier d’Argenteuil. Dans le jardin, tout reste à inventer Monet a 43 ans. Ce qui lui plaît à Giverny, c’est le jardin clos de presque un hectare devant une maison de village embourgeoisée. Et puis cette campagne alentour, luxuriante, baignée d’eau, traversée de petites haies et d’iris sauvages… Dans l’immédiat, il faut organiser la maison, où Alice règne et déroule un protocole simple et chaleureux. On cuisine pour plus de dix personnes quand Cézanne, Renoir, Mallarmé, Mirbeau, Guitry ou Clemenceau sont annoncés. Dans le jardin, tout reste à inventer. « Monet pense son jardin comme il pense sa peinture, raconte Claire Joyes, épouse de l’arrière-petit-fils d’Alice Monet et spécialiste de l’œuvre et de la vie du peintre. Rien n’est installé au hasard : planter pour peindre et non peindre ce qui est planté. Monet plante ses motifs. » À la fin du premier été, le peintre récolte ce qu’il faut de pavots, de mauves, de marguerites, de lys rouges… En quarante ans, il achemine des wagons entiers de bonne terre, sème des milliers de graines. Pour l’aider se succèdent deux jardiniers : le fils de celui d’Octave Mirbeau, Félix Breuil, pendant plus de vingt ans, puis Léon Lebret jusque bien après la mort de Monet. Le jardin de fleurs, baptisé « Clos normand » par le pépiniériste Georges Truffaut, se dessine en quelques années. Une allée centrale, avec des arceaux couverts de rosiers, ordonne tout. De part et d’autre, des talus bombés et une disposition étagée de fleurs ; à l’ouest, une pelouse à l’anglaise et des arbres fruitiers ; à l’est, des portiques de clématites et des rectangles de couleur. La maison, elle, disparaît sous la vigne vierge et la rose Mermaid. Trois fois par jour, le peintre visite son jardin qu’il a voulu dépourvu de décor. Monet imagine les compositions de ses massifs comme une palette de couleurs, bleu et rose en avril, mauve et blanc en mai, rose et mauve en juin, rose et rouge en juillet. « Fin septembre, c’est l’apothéose des jaunes et des safranés, explique le jardinier en chef Gilbert Vahé, qui officie Giverny depuis bientôt trente-cinq ans. Monet, qui travaillait en harmonie, aimait que nature et jardin soient en osmose. Il conseillait aussi ses amis et leurs jardiniers, leur offrait souvent quelques rares spécimens… » Au bout du « Clos normand », le jardin d’eau bordé d’iris et d’agapanthes « Tout mon argent passe dans mon jardin, confie le peintre à son confrère Caillebotte, mais je suis dans un tel ravissement ! » Un jardin composé de vivaces et d’annuelles. Pas de terre nue. « Monet n’aimait pas non plus les fleurs sombres, renchérit Claire Joyes. Et il recherchait le bleu, si rare dans la nature. Il aimait les fleurs simples, acceptait les fleurs doubles seulement pour les roses et les pivoines herbacées. Il détestait les feuillages panachés. » Ce n’est que dix ans après s’être installé à Giverny que le peintre achète le terrain au bout du « Clos normand », de l’autre côté de la voie ferrée aujourd’hui disparue. Il détourne le petit bras de l’Epte, le Ru, y fait creuser le fameux bassin aux nymphéas qu’on appelle le « jardin d’eau » et le fait border d’iris, de fougères, d’agapanthes, de saules pleureurs… Il faudra le modifier à deux reprises pour l’agrandir, lui ajouter un pont japonisant qui enjambe le bassin et des glycines roses et blanches. Monet vient s’asseoir sur le large banc en demi-lune. On y entend les oiseaux et les carpes affleurent à la surface de l’étang les soirs d’orage. Aux nymphéas qui s’ouvrent quand ils le veulent, Monet va consacrer les vingt dernières années de sa vie. Inlassablement, il va les peindre, entre le ciel et l’eau. Et au fil du temps, rien n’indiquera plus ni où est le ciel ni où est l’eau… Par Catherine de Montalembert * Exposition Claude Monet (1840-1926), jusqu’au 24 janvier 2011 (monet2010.com). Ouvrages : Claude Monet Life at Giverny (MMD, 1975, et Thames & Hudson, 1986), et Claude Monet à Giverny (Fondation Claude Monet Giverny). Fondation Claude-Monet : 84, rue Claude-Monet, 27 620 Giverny et sur fondation-monet.fr.